J’ai rêvé que quelqu’un viendrait
J’ai rêvé d’une étoile rouge
et mes paupières sursautent
et mes chaussures se rassemblent
Que je devienne aveugle
si je mens!
J’ai rêvé de l’étoile rouge
quand je ne dormais pas
Quelqu’un viendra
Quelqu’un viendra
Une autre personne
Une personne meilleure
Quelqu’un qui ne ressemble à personne
qui ne ressemble pas au père
ni à Ensi, ni à Yahya, ni à la mère
Il ressemble à celui qu’il faut
et il est plus grand que les arbres
de la maison du maçon
et son visage est plus lumineux
que celui de l’Imâm du Temps
Et il n’a pas peur du frère de Seyed Djavâd
qui est allé porter l’uniforme des policiers
et qui n’a même pas peur de Seyed Djavâd lui-même
à qui appartiennent toutes les chambres de notre maison
Et qui s’appelle comme la mère le cite
au début et à la fin de sa prière
le Juge des Juges
ou bien
la Récompense des Récompenses
Et qui peut, les yeux fermés, lire
tous les mots difficiles dans le livre de troisième
Et qui peut, sans faute, soustraire mille
de vingt millions
Et qui peut acheter à crédit
tout ce dont il a besoin chez Seyed Djavâd
Et peut faire en sorte que la lampe d’ “Allah”
qui était verte, verte comme le matin très tôt,
s’allume de nouveau au ciel de la mosquée Meftâhiân
Oh…!
Comme c’est bon la lumière!
Comme c’est bon la lumière!
Et moi, combien j’ai envie
que Yahya possède un chariot
et une lampe à huile
et moi combien j’ai envie de m’asseoir
au milieu des pastèques et des melons d’eau
dans le chariot de Yahya
et de tourner autour de la place
de Mohammadieh
Oh…!
Comme c’est bon de tourner autour de la place!
Comme c’est bon de dormir sur le toît de la maison!
Comme c’est bon d’aller au jardin public!
Comme c’est bon le goût du Pepsi!
Comme c’est bon le cinéma de Fardine!
Et combien j’aime toutes les bonnes choses!
Et moi, combien j’aime tirer les cheveux de la fille de Seyed Djavâd!
Pourquoi suis-je si petite
que j’en perds toujours mon chemin?
Pourquoi le père qui n’est pas aussi petit
et qui ne perd pas son chemin
ne fait rien pour que la personne
qui est venue dans mon rêve
avance le jour de sa venue?
Et pourquoi les gens du quartier de l’abattoir
dont la terre du jardin est tachée de sang
et dont l’eau du bassin de la maison
est tachée de sang
et dont la semelle des chaussures
est aussi tachée de sang,
ne font rien, ne font rien?
Combien est paresseux le soleil d’hiver!
J’ai balayé le toit de la maison
et j’ai aussi lavé les vitres de la fenêtre
Pourquoi le père rêve-t-il
seulement quand il dort?
J’ai balayé le toit de la maison
et j’ai aussi lavé les vitres de la fenêtre
Quelqu’un viendra
Quelqu’un viendra
Quelqu’un qui est dans son coeur avec nous,
qui est dans son souffle avec nous,
qui est dans sa voix avec nous
Quelqu’un que l’on ne peut pas arrêter,
menotter et envoyer en prison,
quelqu’un qui est né
sous l’arbre ancien de Yahya
et qui grandit de jour en jour
Quelqu’un viendra
de la pluie, du bruit de la pluie
des murmures des fleurs de pétunia
Quelqu’un viendra
le soir du feu d’artifice,
du ciel du quartier Toupkhâneh
Il mettra la nappe
Et partagera le pain
Et partagera le Pepsi
Et partagera le jardin public
Et partagera le sirop pour la coqueluche
Et partagera le jour de l’inscription
Et partagera les tickets d’entrée à l’hôpital
Et partagera les bottes en caoutchouc
Et partagera le cinéma de Fardine
Et partagera les arbres de la fille de Seyed Djavâd
Et partagera tout ce qui est invendu
Et nous donnera notre part
J’en ai rêvé…
Forough Farrokhzad
(Trad. Jalal Alavinia, extrait de La Conquête du jardin, Ed° Lettres Persanes, 2005)
