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J’ai mes identités qui me démangent


Petite contribution au débat sur l’identité nationale publiée par Respect Magazine:

“Qu’est-ce qu’être français ?” demande le ministre de l’Immigration. Et toi, l’identité nationale, ça t’évoque quoi ? Ce débat, il t’inspire quoi ? Régulièrement, de nouveaux témoignages ! Cette semaine, celui de Keyvan Sayar, jeune auteur franco-iranien.

http://www.respectmag.com/node/2240


November 23, 2009 | 12:11 PM Comments  0 comments

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Halloweener dans la langue de Molière


En cette fin de mois d’octobre, nombreux sont les Français qui ronchonnent en répétant qu’ “Allo-ouine” est une fête commerciale importée des Etats-Unis et qu’on aura beau leur passer la danse des citrouilles en boucle à la télévision, on ne les forcera pas à se déguiser en squelettes. Si ce n’est pas complètement faux, ce n’est pas complètement vrai non plus. Certes, on ne fêtait pas Halloween en France avant les années 1990, mais cette fête s’inspire d’une tradition pré-chrétienne que les celtes appelaient “Samain” (“Samhain” en anglais) et qui n’est pas née outre-atlantique. Dans le monde anglophone, Halloween est une fête incontournable et une source intarissable de casse-têtes pour les traducteurs. Tout d’abord, comment traduire son nom? Au Québec, les francophones fêtent “l’Halloween” tandis qu’en France le public parle d’Halloween (sans article), mot exotique aux sonorités mystérieuses (c’est une déformation de l’expression du 16e siècle “All hallows’ even” qui signifie veille [du jour] de tous les saints – pour un anglophone, dans Halloween on entend “Hallow” et “eve”, saints et veille, en français on entend “allo” et “oui”!). Le jour d’Halloween, les enfants vont de porte à porte demander des bonbons en scandant la phrase “trick or treat!”. On traduit souvent cette expression par “un bonbon ou un sort!” en français, perdant en chemin la jolie allitération de la version anglaise. “Trick” c’est le tour, ici le mauvais tour (pas forcément le sort) et “treat” c’est la friandise. Le dictionnaire Collins propose “une farce ou une gâterie!”, mais je pense qu’on s’éloigne un peu trop de l’anglais. A mon sens le “trick” est plus proche du sort ou du mauvais tour que de la farce, puis le mot gâterie n’est plus très usité en France… ou alors entre adultes consentants! Pour compliquer les choses, la quête de sucreries traditionnelle d’Halloween a donné naissance aux noms “trick-or-treater” et “trick-or-treating” ainsi qu’au verbe “trick-or-treat“, ce qu’il est difficile de traduire sans s’embarquer dans de longues périphrases. “I have been trick-or-treating all day” pourrait donc se dire “j’ai passé ma journée à demander des bonbons de porte à porte”… ce à quoi il faudrait peut-être ajouter “pour Halloween”, sans quoi on penserait avoir affaire à une forme de mendicité motivée par l’amour du glucose.

Autre terme essentiel, la Jack O’Lantern, symbole par excellence de l’évènement. Citrouille vidée, sculptée et dotée d’une bougie, on la traduit souvent par “citrouille-lanterne” (ce qui a le mérite d’offrir une image claire, mais délaisse la personnification de l’objet) ou “Jack/Jacques la lanterne” (cette fois-ci on retrouve la personnification mais au risque d’embrouiller les gens qui ne connaissent pas bien Halloween et ne penseront pas immédiatement à une citrouille). On pourrait également penser à “citrouille d’Halloween” ou “lanterne en citrouille” en fonction du contexte. Cette citrouille sert justement à indiquer, dans les quartiers résidentiels, si une maison participe ou non à Halloween (s’il y a une citrouille devant la maison, les enfants savent qu’ils peuvent venir sonner à la porte – voir la vidéo ci-dessous).

Fête nationale dans les pays anglo-saxons, Halloween est l’occasion de jouer à des jeux traditionnels comme le “apple bobbing” (ou “dunking”) qui consiste à attraper des pommes flottant dans un bassin avec ses dents (en français les traductions les plus utilisées semblent être “jeu des pommes flottantes” et “jeu de la pomme dans l’eau”). Les “ghost stories” (“histoires de fantômes”) racontées traditionnellement font de plus en plus place au visionnage de “scary movies” (“films d’horreur”). Puis un phénomène nouveau se développe depuis quelques années: pour Halloween, les femmes enceintes font du “belly painting” (de la “peinture sur ventre“), leurs ventres ronds maquillés faisant figure de “déguisement”.

Le jour d’Halloween on mange traditionnellement des pommes d’amour (“candy apples” en Amérique du nord et “toffee apples” dans le reste du monde anglo-saxon) et des pommes au caramel (“caramel apples” ou “taffy apples”). On prépare également les fameux “pumpkin pies“, ces délicieuses tartes à la citrouille. Aux Etats-Unis, on mange aussi les célèbres “candy corn“, des bonbons au sirop de maïs en forme de grains de maïs. Au choix on pourra les traduire par “bonbons au maïs”, “bonbons de maïs” ou même “bonbons au sirop de maïs“.

Enfin, une tradition centenaire a forcément son lot de mots argotiques dérivés. Parmi les plus courants, “Hallowicked”, qui peut s’utiliser dans l’expression “this is hallowicked, man!”, que je traduirais par “c’est d’la halloballe, mec!”, même si on y perd un peu en cours de route puisque “wicked” signifie à la fois méchant et génial (à propos, Hallowicked est également le nom d’un catcheur américain). Puis aussi la “halloweed”, herbe d’Halloween ou “Hallobeuh”, chantée par les rappeurs québécois du groupe 4e régiment. Dans le même genre, le “Hallowine“, “Hallovin” destiné aux grandes personnes qui auraient du mal à trouver le bonheur en se contentant de croquer des sucres d’orge.

Sur ce je vous souhaite de bien halloweener (oui, halloween peut aussi être un verbe, enfin en anglais) dans la langue de Molière, celle de Shakespeare ou une autre! Happy Halloween!


October 30, 2009 | 2:10 AM Comments  0 comments

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Blog2Bar – Dans le Mac Do de la fin du monde, Scheveningen (7 octobre 2009),


La dernière fois que j’ai vu autant de pluie tomber du ciel c’était dans la version technicolor de la bible. A l’époque je riais diaboliquement dans ma barbe en regardant des plus innocents que moi se faire engloutir par l’humide châtiment d’un dieu vachement irritable. Les plus naïfs étaient allés s’abriter sous des arbres sans se douter un instant que cette fois-ci Papa ne refermerait pas le robinet.

Seulement voilà bien quatre heures que je me suis réfugié dans ce Mac Do du milieu de nulle part fuyant la pluie qui n’arrête toujours pas de tomber, et là tout de suite la bible me semble nettement moins drôle. Et si dieu existait ? Et s’il était assez susceptible pour laver son honneur bafoué avec un divin tuyau d’arrosage ? Le père éternel aurait fini par craquer. Marre des blasphèmes, du foutage de gueule, des fidèles qui viennent à la messe juste pour draguer, des prêtres qui paient leurs séjours au Club Med avec le denier du culte. Marre du showbiz, des artistes à paillettes qui lui volent la vedette, des intellos criards qui lui mettent toutes sortes de génocides sur le dos. Marre de tout. Envie de remettre les compteurs à zéro. Envie de passer à autre chose, peut-être faire du yoga, créer des soleils, des ciels bleus, s’asseoir sur une caisse en bois et plonger les yeux dans cet infini là.

Ronald Mac Donald, 2h avant la fin du monde
Ronald Mac Donald, 2h avant la fin du monde

Moi je me dis bien sûr que je voudrais bien rentrer vivant à la maison, rêver, aimer encore un peu, mais Papa a beaucoup souffert, Papa en a sa claque. On lui demande toujours tout et qu’est-ce qu’on lui donne ? Rien. Enfin si, il y en a qui lui donnent leur virginité, d’autres leurs cheveux, il y en a même qui lui offrent des p’tits bouts de zizi. Merci les enfants, c’est vraiment sympa de votre part, c’est adorable tous ces petits prépuces dans des mouchoirs en soie mais là vraiment j’ai pas la tête à ça, faut que j’fasse le point d’vant un whisky-coca. Chauffez-vous un truc au micro-ondes si vous avez faim, mais là moi vraiment j’ai besoin d’un break.

Et puis crac. Papa tire un trait sur tout. Il ouvre les vannes. Le déluge version 2.0. C’coup ci j’veux pas entendre parler de Noé au cœur pur ou des deux écureuils amoureux qui vont clamser en se serrant dans les bras. C’est pas mon problème, qu’il dit Papa. Il restera plus que les poissons et ce sera très bien comme ça. A part peut-être certains bébés phoques un peu chiants on n’a jamais vu un poisson emmerder le monde !

Dans mon Mac Do de la fin du monde, les gens commencent à comprendre. Nous sommes peut-être trois cent, quatre cent, serrés dans une petite salle qui sent bon l’huile de friture. Les vitres sont recouvertes de buée. Des milliers de gouttes s’écrasent à chaque seconde sur notre prison de verre. Ce verre qui ne nous protégera peut-être plus très longtemps. Des mères de famille rendent à leurs enfants des jouets, cigarettes, couteaux et seringues confisqués. Tenez les jeunes, amusez-vous une dernière fois ! Le cris d’une ultime partie de jambes en l’air résonnent au fond de la salle. Une partie carrée d’ailleurs. Normalement c’est interdit par la bible mais vu que Papa vient de rompre unilatéralement le contrat, ce genre de clause ne pèse plus grand-chose. Devant un tribunal je pense même que ces libertins de la dernière heure pourraient plaider la légitime jouissance.

Le Mac Do de la fin du monde
Le Mac Do de la fin du monde

Si seulement j’avais un parapluie je serais sorti voir la mer encore une fois avant de mourir, mais puisque je n’en ai pas, je suis obligé de rester à l’intérieur. Ce serait trop bête de bousiller des chaussures toutes neuves.

Ca y est, les lumières viennent de s’éteindre. La dernière centrale nucléaire du pays est sûrement en train de faire des bulles sous un océan de colère divine. Je me demande si quelqu’un lira jamais ces lignes.

Papa, si tu me lis, arrête s’il te plaît. On va changer tu vas voir, on va devenir sympas, rigolards, on fera plus d’guerres ou alors juste des p’tites, on se moquera pas de toi, on essaiera de te laisser tranquille et de se prendre en main nous-mêmes, on est grands maintenant. Steuplait Papa. On va arriver à l’faire marcher ce monde. Promis juré on l’fait. Donne-nous juste une dernière chance. Et j’te promets qu’on va l’tenir en bon état, nickel, avec tous les arbres et les pierres pile au bon endroit. On donnera des graines aux oiseaux, on se brossera les dents, allez steuplait Papa déconne pas !

Petit bonus: une chouette vidéo faite du collectif Superflex: le Mac Do englouti sous les eaux.


October 7, 2009 | 2:10 AM Comments  0 comments

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Blog2Bar – Le Murmure, Bruxelles (25 sept. 2009)


Dominique déclare que cette fille est la plus belle êtresse humaine de l’univers pendant que Rico commande les bières. Tom sourit en s’enfonçant gentiment dans le vacarme. La température est idéale. Je demande au serveur comment il va et il m’ordonne sèchement d’arrêter mes conneries. « J’me souviens très bien de toi. La dernière fois qu’t’es venu ici t’étais en costard-cravate. Qu’est-ce qui m’dit qu’tu bosses pas pour l’Homme qui a vendu le monde ? » Pas de cour d’appel, de cassation, de rattrapage, de rédemption. Quand le tribunal du zinc te déclare coupable, il vaut mieux t’écraser, te cacher sous une table, de peur de devoir emmener ton petit Jésus boire son lait fraise dans une autre étable. Je n’ai jamais vendu le monde, ou alors sans m’en rendre compte. Je baisse la tête et j’écoute le sermon. Me justifier serait gaspiller ma salive et en ces jours de crise financière mondiale, il vaut mieux tout économiser, même ses fluides corporels. J’avais mis un costume, c’est vrai, mais en coton et avec des manches courtes. J’avais aussi une cravate, certes, mais bio, éthique et recyclable, un point d’exclamation noué autour de ma gorge pour supplier un travail sans lequel la fréquentation de bars serait devenue fort coûteuse.

Lumières du Murmure par EM-AIME (aimebyem.blogspot.com)
Les lumières du Murmure

Rico pose les bières devant nous. Ici on ne souffle pas la mousse, Domi me le signifie en m’attrapant l’épaule : « t’es con ou quoi ? ». Ou quoi, cher ami, ou quoi j’espère, parce qu’être con, j’ai déjà assez donné. Rico rit et engloutit la moitié de sa blonde. Personne n’est d’humeur à draguer, personne n’a envie de parler, nos quatre nez s’enfoncent simultanément dans les verres. « Ach », lâche Tom, que l’alcool rend germanique, « c’est exactement ce dont j’avais besoin ». « Ja » ai-je envie de répondre parce que le houblon fermenté me fait le même effet. Une pinte de plus et je fais une statue en marzipan de nous avec Goethe que j’intitulerai « Goethe am Strand mit vier Scheißkerle », et par Scheißkerle – que les linguistes me lisent attentivement ! – je n’entends pas des connards débonnaires classiques, des turpitudes habituelles de la vie à plusieurs, des personnes inopinément bitées, butées et mal bottées, je parle de couillons aigre-doux nostalgiques, d’escrocs complexes au grand cœur, de saltimbanques amicaux qui dérobent pour mieux rendre, de foireux poireaux fourrés rêvant de lueurs célestes, d’asticots douteux aux bouches généreusement dentées. Connards certes, mais connards hors du commun des mortels, champions olympiques de connerie en salle, diplômés honoris causa de l’University of Bordel. Des gens qui croquent la vie comme un singe affamé croque une prune qu’il vient de retrouver dans la poche de sa salopette bleue. Des gens qui ont des cheveux bizarres à la tête, des mots scandaleux à la bouche et une âme aussi sympa qu’un transistor en vacances.

Tom cherche un briquet. Un type lui dit d’aller se faire foutre. Un autre lui dit que s’il accepte Dieu, Jésus s’occupera de trouver du feu pour lui. Il sourit, hésite, tope, puis découvre avec amertume que le bébé à barbe n’a que des étincelles à offrir. Et spirituelles en plus. Pas même de quoi mettre le feu à une gaufre. Pour les allumettes c’est tintin, explique le bambin astigmate, d’ailleurs tu devrais pas fumer, sinon t’iras en enfer !

Dominique affirme que j’ai raison d’être anarchiste. La bière a un goût bizarre mais je n’ai rien à me reprocher. Tom pince à tout hasard un derrière de passage. La réponse est cinglante, immédiate et tragique. « Monsieur vos méthodes sont pwopwement gwossièwes ! ». Les R français sont des everests anglophones, surtout pour des muses sous le choc d’un récent pincement culaire. « But I love you ! » lance Tom devenu polyglotte. Un doigt d’exclamation cloue son bec dépité. « T’inquiète Tom, on gère ! » rassure Domi, enthousiaste. Que gérons-nous au juste ? La plus minable entreprise de harcèlement sexuel du monde ?

Le nez dans ma bière, j’me dis que la vie est mystérieuse. Mais l’est-elle réellement ou en ai-je juste l’impression à cause de toutes ces bulles qui éclatent dans mon verre ? Elles font plic, plac, plouc et un Krishna à veston me murmure à l’oreille « tu vois, j’avais raison ». Je n’ai rien contre lui mais j’espère sincèrement qu’il s’est gourré au moins un peu, sinon avec le karma que j’ai, j’suis bon pour jouer les poules au pot dans ma prochaine incarnation.

Rico ramène des bières. Si j’me souvenais encore des cours de mathématiques de madame Giroud, je dirais que mon gosier en a déjà englouti une bonne treizaine, mais puisque je me rappelle même plus du poids des triangles isocèles j’veux pas m’aventurer à additionner mes soustractions. Tout c’que j’sais c’est qu’mes estimations ont sûrement été gonflées par la police. Et que sergent Robert a sûrement passé la moitié de sa journée à s’enfiler du rouge, et l’autre moitié à souffler dans des ballons bidons qu’on nous glissera entre les doigts à la sortie du bar. Ils nous cueillent comme des fruits. Ils nous mettent dans leurs fourgonnettes. Ils nous emmènent dans leur maison. Leur grosse maison à barres qui suinte de mauvaise sueur et de mauvais cauchemars. Ah la douce police, elle nous grise volontiers à coup de pistolets électriques, mais que ne récompense-t-elle nos élans patriotiques ? Javier a fait l’amour huit fois sur la tombe du soldat inconnu et pourtant le pauvre homme paie toujours autant d’impôts que moi et à la moindre altercation, les forces de l’ordre continuent à le bâtonner ferme. Parfois j’ai l’impression que le Yin de notre monde se fout légèrement de la gueule du Yang.

Lumières du Murmure
Les lumières du Murmure par EM-AIME (aimebyem.blogspot.com)

J’ai la tête qui tourne tellement vite. J’entends plus rien. Juste un grand fracas. Je sens quelque chose de froid sous ma tête. Le carrelage. Quelque chose de chaud qui coule. Ma nuque tremble, mes yeux voient vert. J’aime passionnément tous ces petits points de lumière. Je sens la terre qui palpite au même rythme que mon corps, la salle qui crépite, le parfum de la mort.

Est-ce donc ainsi ? Est-ce maintenant ? Rico me tend un autre verre. Mourir ici, à cet instant, entre ces murs, ces bandes-frontières, casser ma pipe, raccrocher mes gants, au bout du tunnel une lumière… Soudain, plus loin que tous les mots, plus fort que les slogans habiles, plus doux que l’air qui est si chaud, plus gros et plus indélébile, je sens la chair du sol, son sang, mélangés au goût de ma bouche. Je suis la ville, le vent et l’eau. Je suis l’oiseau, l’usine, la grève. Je suis le ticket de métro, la plaie, la pluie, le plot, le glaive. Je suis une moutarde de bistrot, une clef de voiture, un somnambule. Je suis la question d’un élève inattentif à sa maîtresse, je suis la rue, le caniveau, les lampes du passage à niveau. Je suis la guerre, je suis la trêve.


September 25, 2009 | 6:09 AM Comments  0 comments

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Blog2Bar – Hotel Azerbaijan, Jolfa (2 août 2009)


Les murs de l’hôtel Azerbaijan étaient recouverts de ce que la civilisation humaine avait de plus kitsch à offrir en matière de posters animaliers. A côté des chevaux aux crinières ondulées galopant fièrement dans une plaine verdoyante, des oiseaux élégamment plumés cui-cuitaient en rose et bleu devant des montagnes blanches d’une majesté acrylique. Le gérant de l’hôtel nous apporta une théière en porcelaine à moitié cassée en murmurant “khaesh mikonam”. Sur notre petite table, un revêtement en plastique protégeait la nappe marron des ardeurs salissantes des glouglouteurs de passage.

Le poste de télévision grésillait dans un coin de la salle, égrenant avec solennité des nouvelles pas très fraîches: un nuage de poussière venu d’Irak recouvrait le sud du pays, ce qui faisait tousser beaucoup de gens et certains animaux aux bronches sensibles, l’Iran construisait de petits hélicoptères blancs et même des sous-marins jaunes, l’inquiétant président fraîchement réélu reprêterait serment dans deux jours et Baba Mirza, un boa constrictor échappé du zoo de Téhéran était finalement retourné dans sa cage au motif que les mondanités de la capitale le rendaient vraiment chèvre.

Mon père servit le thé. Je regardais la fumée s’exhaler de ma tasse. Je ne disais rien. Ici à Jolfa nous étions si loin du monde, enfin de ce monde-là, celui des vis que l’on serre, des oeufs que l’on casse pour faire des omelettes bien droites dans leurs bottes, des choses qu’on ne doit pas faire, des mots qu’il ne faut pas dire, du flot ininterrompu des voitures de Meydan-e Imam à Vali Asr, des montres énervées qui tiquent taquent sur nos vies.

LAras, fleuve traçant la frontière entre lIran et lAzerbaijan
L’Aras près de Jolfa. Le fleuve trace la frontière entre l’Iran et l’Azerbaijan

Dans cette ville-fantôme, des drapeaux et des fils barbelés perçaient la terre pour marquer la frontière entre deux hypothèses. Ici, dans notre boui-boui mille-et-une-nuique, nous étions au coeur de la “zone libre d’Aras”. Le mot libre peut sembler abstrait face à une telle concentration de miradors et de coquets soldats kakis aux coquins kalachnikovs, mais paradoxalement, près de cette porte de sortie, toutes les mitraillettes du monde me semblaient faites de réglisse. L’air était presque plus frais, plus doux, pas parce qu’il était plus pur qu’ailleurs mais parce que cette démarcation nous rappelait que toutes les choses ont des limites et que toutes les blagues ont une fin. Cette certitude, même si elle s’arrêtait là – tout net – était plus suave que les bonheurs les plus tropicaux. Je me sentais toujours plus libre assis près de la sortie, pas parce que je rêvais de m’en aller mais parce que je savais qu’à tout moment je pouvais renaître, recommencer, redevenir.

Le thé me ramenait petit à petit à des pensées plus terre à terre. J’avais faim et le miel à la crème fraîche arrivé à point nommé. Je déchirai un morceau de pain lavâch pour le tremper dans le délicieux mélange puis plongeai mes yeux dans le regard hippique d’un cheval mural qui me faisait face. La vie était-elle plus facile quand on se préoccupait seulement de hennir et de manger de l’avoine? Devait-on, en bonne société équine, montrer patte blanche, être pour ou contre toi, moi, lui, elle, ça? Le cheval semblait rayonner de bonheur. “Il est beau, hein?” me lança l’hôtelier. “Une merveille” répondis-je en souriant avant de m’emparer d’un autre morceau de pain. “Moi je l’aime” poursuivit le patron, “quand j’étais jeune j’en avais un exactement comme lui, mais au bout d’un moment il a arrêté de vivre”. Ah bon. Ma mouillette mielleuse à la main, j’étais soudain confronté à la tragique finitude de l’existence. Malgré toutes les politesses  qu’on avait beau faire au bon dieu, il nous rappelait irrémédiablement à lui d’un divin claquement de doigts. “Le mollah dit que les chevaux ne vont pas au paradis, mais je pense que pour Roxy, même le tout puissant aura fait une exception. C’était un cheval très tendre vous savez. Et moi je m’étais acheté un chapeau de cow-boy, comme ça tousles deux on ressemblait à Gary Cooper. Vous voulez encore du thé?”.

Gary Cooper
Gary Cooper

Il était absolument trop tard pour revenir en arrière. Trop tard pour oublier la majesté des canyons rouges bordant l’Aras lumineux, trop tard pour oublier l’omniprésent regard du guide et des martyrs de guerre ornant les murs de la ville, trop tard pour oublier qu’au milieu du silence forcé et des aboiements des chiens errants, j’avais rencontré un doux-dingue adorable amoureux d’une pouliche. Trop tard pour oublier que malgré ça, ça et ça, une simple tasse de thé m’avait réchauffé l’âme.


August 2, 2009 | 6:08 AM Comments  0 comments

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